Ce coquillage a été interdit par la loi.
Je n’ai jamais regardé le cauri comme un simple coquillage.
Bien avant de devenir un bijou, il a circulé de main en main, traversé les territoires et servi à acheter, vendre, épargner ou payer certaines taxes. Dans plusieurs régions d’Afrique, le cauri était une véritable monnaie.
Il était petit, résistant, facile à transporter, à compter et difficile à reproduire. Mais il avait surtout une valeur reconnue par celles et ceux qui l’utilisaient.
Et puis le pouvoir colonial a décidé que cette monnaie devait disparaître.
Le franc ne devait pas s’ajouter. Il devait remplacer.
Avec la colonisation française, le franc doit s’imposer. Pas simplement circuler à côté du cauri : le remplacer.
Pour y parvenir, l’administration coloniale utilise notamment l’impôt. Lorsqu’elle exige son paiement en francs, les populations doivent se procurer une monnaie qu’elles n’utilisaient pas nécessairement jusque-là.
Cette contrainte les pousse vers le travail rémunéré en monnaie coloniale ou vers des productions destinées au marché contrôlé par la colonie.
Ce n’est pas un choix économique libre. L’impôt devient un instrument pour imposer la monnaie du pouvoir colonial.
Le cauri ne perd donc pas sa fonction parce que les populations auraient spontanément cessé de lui accorder de la valeur. L’administration tente de lui retirer sa place et d’imposer un autre système monétaire.
Mais cela ne suffit pas.
Alors son utilisation comme monnaie est officiellement interdite.
Une interdiction officielle
Au Soudan français, territoire correspondant principalement à l’actuel Mali, l’arrêté colonial n°838 du 27 juillet 1920 interdit la circulation des cauris comme monnaie d’échange à compter du 1er janvier 1922.
Il ne s’agit pas d’interdire la possession du coquillage ni son utilisation comme ornement. Ce que le pouvoir colonial rend illégal, c’est sa fonction monétaire : le droit de l’utiliser pour acheter, vendre, payer ou échanger.
Le franc ne doit plus être une monnaie parmi d’autres. Il devient la monnaie imposée par l’administration coloniale.
Le cauri ne s’est donc pas effacé naturellement. Un texte officiel lui a retiré le droit de servir de monnaie.
Interdire une monnaie, c’est prendre le contrôle des échanges
Le cauri n’était pas un simple objet auquel on aurait arbitrairement attribué un prix. Il permettait de commercer, de conserver une valeur et d’effectuer des paiements dans un système compris et reconnu localement.
En imposant le franc, le pouvoir colonial ne change pas seulement le support des transactions. Il prend le contrôle de la monnaie dans laquelle les impôts doivent être payés et oblige les populations à participer à une économie organisée selon ses propres règles.
On n’a pas interdit le cauri parce qu’il ne valait plus rien.
On a tenté de lui retirer sa valeur parce que celle-ci échappait au pouvoir colonial.
Mais le cauri a résisté
L’interdiction n’a pas immédiatement fait disparaître le cauri.
Dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest, les populations ont continué à l’utiliser malgré les tentatives répétées de l’administration coloniale pour le remplacer. Des travaux historiques montrent même qu’il a conservé une place importante sur certains marchés urbains.
Le cauri a ensuite continué à circuler autrement : dans les bijoux, les vêtements, les objets rituels et les créations transmises au fil des générations.
Aujourd’hui encore, il peut évoquer, selon les cultures, la richesse, la protection, la féminité, la fécondité ou le lien avec les ancêtres. Ces significations ne sont pas identiques partout, mais elles rappellent toutes que le cauri n’est pas un motif vide.
Si je l’intègre aux bijoux MOUN’, ce n’est donc pas seulement pour sa forme.
C’est pour ce qu’il porte : une histoire de circulation, de valeur, de pouvoir et de résistance.
On n’a pas interdit un coquillage. On a imposé une autre économie, puis on a appelé cela une réforme monétaire.
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Sources et références
- ImagesDéfense, ministère des Armées, photographie de cauris comptés au Soudan français, 1899-1903
- Mahir Şaul, « Money in Colonial Transition: Cowries and Francs in West Africa », 2004
- Mathew Forstater, « Taxation and Primitive Accumulation: The Case of Colonial Africa », 2005
- Référence à l’arrêté n°838 du 27 juillet 1920, Archives nationales du Mali, fonds anciens Q250